005 Anatomie d'un désordre
12 mai 2026
Internet est un monde merveilleux : il suffit de se poser une question pour se rendre compte que dix communautés se sont soudées autour d’un problème et ont tenté collectivement de le résoudre. C’est ainsi que je suis tombé dans l’univers du “second cerveau”.
Lisant beaucoup, j’ai toujours eu beaucoup de mal à prendre des notes structurées : le nombre de carnets thématiques, de toutes tailles et de toutes couleurs à peine entamés, tenus dans un état de propreté quasi-maniaque peut en témoigner. J’ai un peu tout essayé, analogique ou numérique : feuilles volantes qui s’entassent dans un coin, fiches bristol bien tenues dans un classeur, carnets Evernote, databases Notion. Rien n’était satisfaisant : manque de portabilité, formats propriétaires, solutions payantes après adoption. There is no silver bullet, comme le dit Fred Brooks.
Organiser mon temps m’a demandé beaucoup d’énergie également, et ces deux processus ont alimenté un cycle de recherches, de tests, d’échecs cuisants et d’apprentissages qui se poursuit encore aujourd’hui. Les grands malades finissent parfois par devenir les meilleurs thérapeutes ! Getting Things Done, Trello, Notion encore, Todoist et autres solutions toutes faites, des dizaines de bouquins, du Kanban. Je me suis même amusé à coder ma propre application de suivi – en deshérence aujourd’hui – qui me permettait, en ouvrant une nouvelle tâche à chaque fois que j’en changeais, de faire un premier suivi. Mesurer, c’est connaître.
Le Bullet Journal que j’ai commencé en 2019, laissé, repris, re-laissé, re-repris a fonctionné. Au début illustration de mes tentatives désespérées pour plaquer un ordre rassurant sur un tohu-bohu natif, puis outil de plus en plus souple et malléable, devenu to-do list sous stéroïdes, compagnon du quotidien et indispensable outil pour structurer à la fois mon temps, mon travail et ma vie de famille. Également log du quotidien que je relis parfois avec plaisir, agrémenté de dessins d’enfants, de bonshommes patates et maisons magiques. J’utilise encore une règle pour tracer des traits, mais je sais, c’est un travail, un jour je serai libre.
Le Bullet Journal est un excellent outil, mais, lorsque je prends des notes de lecture, j’ai besoin de quelque chose de portable pour griffonner quelque chose dans les transports, du fond de mon lit ou à mon bureau. Le format idéal pour moi reste ces fiches Bristol 105 x 148 qui se glissent soit dans un bouquin soit dans une poche de veste, reliées par ces clips en métal inusables. En creusant un peu, je me suis aperçu que tout cela existait déjà : un designer/blogger de San Francisco avait appelé ça avec humour le Hipster PDA, PDA comme Parietal Disgorgement Aid. Adopté !
Mais après, qu’est-ce qu’on fait de toutes ces fiches ? Elles rejoignent un petit classeur, restent dans les livres pour l’éternité ou s’entassent dans un tiroir. Comme ces notes gribouillées sur Evernote, dans l’application Notes de l’iPhone… Beaucoup de sources de données, mais pas de puits de données portable, multi-support, modulable, ouvert, accessible sans Internet, qui pourrait jouer le rôle de concentrateur. Les développeurs utilisent massivement ce don fait par Linus Torvalds à l’humanité qui s’appelle Git et la syntaxe Markdown. Pourquoi ne pas en profiter pour versionner un travail intellectuel ?
Une fois qu’on a un dossier notes que l’on remplit comme on veut, qui est un système de fichiers sur un ordinateur, accessible via cloud, on commence à accéder à quelque chose de plus industriel et satisfaisant, mais la récupération des données n’est pas simple, maintenir un système de classement non plus, se faire son propre système de classement est épuisant. C’est d’ailleurs à cela que je m’employais, essayant comme un logicien d’organiser ma vision du réel jusqu’à ce que ce soit mon propre crâne qui se fende. Assez naturellement, je suis davantage porté sur l’émergence que la classification.
J’ai entendu dire qu’il y avait trois manières de prendre des notes : celle des architectes, top-down, qui construisent des systèmes après avoir fait un effort de modélisation ; celle des jardiniers, qui à l’inverse font émerger la structure du contenu en créant des liens transverses ; celle des bibliothécaires, qui font confiance à un système d’indexation à base de mots-clés et de métadonnées. Si j’en crois Anne-Laure Le Cunff, Obsidian est un outil optimisé pour les jardiniers, mais je l’ai structuré comme un architecte, avec une petite touche de bibliothécaire.
Incontestablement, son système de liens dans un système de fichiers en Markdown basique fait sa force, le raccourci Cmd + O qui permet une recherche par titre quasi instantanée est précieux ainsi que les multiples plugins qui permettent d’infinies variations de configuration. Passé un certain seuil, le Vault a besoin d’être structuré, c’est là que ça commence à devenir intéressant ! C’est l’objet de notre prochain carnet.